Dans un univers vidéoludique saturé de cinématiques spectaculaires et de dialogues abondants, certains jeux choisissent le silence pour parler plus fort. Shadow of the Colossus et Elden Ring incarnent à merveille cette approche. Leur récit ne passe ni par des cutscenes explicites, ni par des dialogues appuyés, mais par l’environnement, l’exploration et les émotions. Focus sur deux chefs-d’œuvre qui ont redéfini la narration implicite dans le jeu vidéo.
Qu’est-ce que la narration sans dialogues ?
La narration sans dialogues consiste en premier lieu à raconter une histoire sans recourir à la voix ni au texte explicite. Elle se base non seulement sur des éléments visuels, mais aussi sonores ou interactifs : une architecture étrange, une statue en ruine, une lumière venue de l’horizon, un silence pesant, une musique poignante…
Cette approche narrative, souvent qualifiée de narration environnementale ou récit implicite, demande ainsi un rôle actif du joueur. Il ne reçoit pas une histoire, il la reconstruit. C’est une manière de raconter qui engage l’observation, l’imagination et la sensibilité. On ne saurait que trop citer Zelda en guise d’exemple parfait de narration environnementale.
Shadow of the Colossus : le conte muet d’un monde brisé
Sorti initialement sur PlayStation 2 en 2005, puis magnifiquement remasterisé sur PS4 en 2018, Shadow of the Colossus fait partie des piliers du genre. Développé par Team ICO et Fumito Ueda, le jeu propose une aventure où le héros, Wander, ne prononce presque aucun mot.
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L’histoire est racontée par l’univers : Wander doit terrasser 16 colosses pour sauver une jeune femme. Mais tout ce que le joueur ressent – la solitude des plaines, la majesté des colosses, la culpabilité croissante – vient de ce qu’il voit et vit, non de ce qu’il entend.
La musique (signée Kow Otani), l’immensité vide des décors ainsi que la lumière changeante du ciel : tout dans Shadow of the Colossus est suggestion, émotion, métaphore.
« Le silence est le plus fort des cris », semble nous dire ce jeu qui, sans dialogue, évoque non seulement la perte, mais aussi le sacrifice et la dualité du héros.
Elden Ring : héritier d’une narration fragmentée
En 2022, FromSoftware frappe un grand coup avec Elden Ring, un open world massif qui pousse encore plus loin l’idée d’un récit non linéaire et implicite. Le jeu est dirigé par Hidetaka Miyazaki, avec une contribution au lore de George R. R. Martin.
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Le puzzle narratif du jeu est finement ficelé : pas de journal de quête, pas de narrateur omniscient. L’histoire de Elden Ring est notamment cachée dans :
- Les descriptions d’objets,
- Les dialogues cryptiques de certains PNJ,
- Les lieux parcourus,
- L’analyse des boss et de leur nom.
Les joueurs deviennent des archéologues du récit. Chacun peut tirer des conclusions différentes. Le jeu fait confiance à la curiosité du joueur pour recomposer le monde des Terres Intermédiaires.
C’est une forme de narration à la fois exigeante et gratifiante, qui donne à chaque découverte un poids émotionnel rare.
Une narration qui change l’expérience du joueur
Ce type de narration transforme la posture du joueur. En effet, il peut :
- Interpréter au lieu de consommer.
- Explorer pour comprendre, et non juste pour progresser.
- Être acteur du sens, et non spectateur.
Dans Shadow of the Colossus comme dans Elden Ring, le silence donne la place au joueur. Il n’est pas guidé, il s’oriente seul. Cette liberté peut être déroutante, mais elle crée une immersion bien plus profonde.
Une tendance durable dans l’industrie ?
De nombreux autres titres suivent cette voie :
- Journey (Thatgamecompany) : pas un mot, mais une émotion universelle.
- Inside (Playdead) : angoisse et tension racontées sans un son.
- Outer Wilds (Mobius Digital) : une enquête cosmique uniquement via exploration.
Pourquoi cette tendance plaît-elle ?
- Tout d’abord, elle valorise l’intelligence du joueur.
- Ensuite, elle renforce l’universalité (pas de problème de traduction ou de doublage).
- Enfin, elle offre une expérience plus personnelle et moins dirigiste.
Même des studios AAA s’y intéressent : certains passages d’The Last of Us Part II ou de Death Stranding jouent avec ces codes.
Une nouvelle façon de raconter ?
Plutôt que de se substituer à la narration classique, le récit implicite ouvre une autre voie. Une narration intime, sensorielle, interprétable.
Shadow of the Colossus a posé les bases d’un langage vidéoludique du silence. Elden Ring l’a élevé à l’échelle d’un monde entier.
Conclusion
Dans une époque où tout est expliqué, guidé, assisté, ces jeux nous rappellent que le mystère est une force. En ne nous disant rien, ils nous obligent à écouter autrement.
Et si, finalement, le jeu vidéo était le médium idéal pour raconter des histoires sans paroles ?

